30 juillet 2026

L'Australie réinterprète le ciel !

 Il ne reste plus qu'un seul pays en lice.

Après cinq propositions aussi différentes les unes que les autres, l'Australie deviendra jeudi le sixième et dernier compétiteur de cette 40e édition avant le traditionnel feu de clôture. Avec Like a Version, la famille Foti ne promet pas seulement un spectacle pyrotechnique : elle propose une réflexion sur la façon dont une même œuvre peut prendre un sens complètement différent selon l'artiste qui la façonne.


Marcus et Robert Foti, co-concepteurs du spectacle australien
Marcus et son oncle Robert Foti, co-concepteurs
avec Fortunato Foti, absent, du spectacle australien

Mais avant de découvrir cette vision australienne, revenons un instant sur le spectacle américain.

Broadway jusqu’au dernier rappel

Passer après le Canada représentait un défi de taille. Quelques jours après la prestation mémorable de Royal Pyrotechnie, les États-Unis héritaient d'une tâche particulièrement délicate : succéder à un spectacle qui a profondément marqué les mémoires. Là où le Canada cherchait avant tout à émouvoir avec « On a tous un héros », les États-Unis favorisaient le divertissement, complètement collé à leur thème Broadwayesque, multipliant les tableaux colorés et les montées d'intensité.

Dimanche dernier, la firme californienne a élevé d’un cran son savoir-faire à plusieurs niveaux lorsqu’on la compare à sa dernière présence, il y a un an. Les effets occupaient pleinement l'espace, les couleurs étaient riches et la synchronisation avec la musique demeurait solide du début à la fin; musique qui s’est avérée beaucoup plus efficace que leur démonstration heavy-métal de 2025. La soirée aura toutefois été marquée par un événement pour le moins inhabituel.

Quand le spectacle prend feu

En début de spectacle, un incendie s'est déclaré sur le grand quai, provoquant l'allumage involontaire de plusieurs pièces pyrotechniques. Il fallait intervenir, le brasier ne cessait d’augmenter et les dommages s’intensifiaient. De mémoire jamais vu à Montréal, les artificiers locaux se sont amenés en bateau pour maîtriser la catastrophe naissante, pendant que le spectacle se poursuivait. Une intervention délicate qui s'est effectuée au moment où cette portion du site n'était pas utilisée par la séquence pyrotechnique. Malgré tout, plusieurs positions de tir ont été perdues pour le reste de la représentation, privant divers tableaux de la symétrie imaginée par le concepteur.

Au-delà de cet incident, c'est surtout la construction même du spectacle qui distingue la proposition américaine. Fidèle à une approche que l'on retrouve fréquemment chez les représentants des États-Unis, Le temps d'une nuit enchaînait les tableaux à un rythme effréné. Les chansons se succédaient presque sans interruption, laissant rarement au public le temps d'applaudir un segment particulièrement réussi avant que le suivant n'envahisse déjà le ciel.

La force... et les limites du rythme

Cette approche sert admirablement le thème retenu, privilégiant l'énergie, le spectacle et l'émerveillement immédiat. Comme Broadway. Toutefois, en gardant constamment le pied sur l'accélérateur pendant plus de vingt-cinq minutes, la proposition américaine a paradoxalement fini par atténuer son propre pouvoir de fascination. Lorsqu'il n'y a presque plus de temps pour savourer un tableau, chaque nouveau segment impressionne un peu moins que le précédent. C’est précisément là que la conception pyromusicale prend toute son importance.

Plus qu'un simple exercice de synchronisation entre les explosions et la musique, elle constitue le cœur d'un spectacle pyromusical. Les contrastes, les moments de silence et les changements de rythme font partie intégrante de cette écriture. Ils permettent à un tableau de laisser une empreinte avant que le suivant ne prenne le relais. Un rôle si essentiel qu'il représente, à lui seul, 30 % de la note finale accordée par le jury.

Toutefois, qu'on privilégie l'émotion, le spectaculaire ou le divertissement, chaque spectacle révèle avant tout la personnalité de son concepteur et c’est justement cette idée que l'Australie entend explorer avec Like a Version.

Revoyez le spectacle américain ici :

 

Like a Virgin ? Non. Like a Version !

 « Like a Version » est un titre difficile à traduire en français. Le communiqué de presse l'a rendu par « À notre façon », une formulation qui s'éloigne quelque peu de l'intention

La consonance qui se rapproche de Like a Virgin est voulue. Sans reprendre la célèbre chanson de Madonna dans la trame sonore, l’un des concepteurs, Robert Foti, explique le souhait de recréer cette impression de découverte. « Vous entendez quelque chose qui vous est familier, mais nous voulons vous donner l'impression de le découvrir pour la première fois. Il s'agit de jouer sur différentes versions de chansons, mais l'idée est de vivre l'expérience comme si c'était la première fois. Like a virgin ! » dit-il sourire aux commissures.

Aussi, Like a Version s’inspire d’un segment populaire à la radio australienne Triple J qui offre chaque vendredi matin depuis plus de vingt ans, des relectures de diverses chansons.  Foti Fireworks s’en est inspirée.

De plus, il ne s'agit pas simplement de proposer des reprises musicales, mais de montrer qu'une même création peut prendre un sens complètement différent selon celui qui l'interprète. L'exercice consiste à proposer une autre version, parfois inattendue, qui renouvelle complètement notre perception de la chanson. C'est précisément cette philosophie que la famille Foti souhaite transposer dans le ciel montréalais.

La bouleversante interprétation chorale de Creep par le collectif féminin Scala & Kolacny Brothers, la puissante relecture de Zombie de Rand-d ou encore celle de Sound of silence par Disturbed évoquent des émotions différentes rappelant qu'une même œuvre peut révéler des émotions complètement différentes selon l'artiste qui se l'approprie.

La pyrotechnie répond au même principe.

Les concepteurs peuvent disposer des mêmes familles d'effets, des mêmes calibres, des mêmes pièces pyrotechniques, pourtant, deux spectacles ne se ressembleront jamais. Pour Robert Foti, ce ne sont pas les feux d'artifice qui distinguent les concepteurs, mais bien leur regard sur ceux-ci. Les couleurs, les rythmes, la façon d'occuper l'espace ou de raconter une histoire révèlent inévitablement la sensibilité de ceux qui les imaginent.

Cette année, cette idée dépasse même le simple choix musical : le spectacle australien est le fruit d'une conception à six mains. Robert Foti, son frère Fortunato et leur neveu Marcus ont uni leurs visions autour d'une même création. Chacun a composé une partie du spectacle, mais l'objectif demeure que le public ne perçoive jamais où se termine la contribution de l'un et où commence celle de l'autre. « Nous ne voulons pas dire qui a conçu quoi, explique Robert. Même si chacun travaillait sur sa section, nous avons construit le spectacle comme une équipe. » Telle une grande reprise musicale, l'ensemble devra donner l'impression d'avoir été porté par une seule signature artistique.

Huit générations sous un même ciel

Cette collaboration intergénérationnelle n'a rien d'un hasard. Elle s'inscrit dans une histoire familiale qui traverse près de deux siècles.

Fondée en 1793 en Sicile, Foti Fireworks en est aujourd'hui à sa huitième génération. Bien que l’un des trois concepteurs, Fortunato, le frère de Robert, soit resté en Australie, Montréal accueille cette semaine les deux autres frangins Tino et Robert et leurs fils Marcus, Samuel, et Salvatore.

Grand-papa Salvatore et petite-fille Georgia assisteront au spectacle à des milliers de kilomètres grâce à Internet en direct du pays des kangourous. Entre Salvatore grand-père et Marcus, plus de six décennies. Pourtant, tous contribuent encore à faire vivre une même passion. Cette transmission ne se limite pas à préserver un savoir-faire technique. Elle permet aussi de confronter différentes façons de concevoir un spectacle. L'expérience des anciens côtoie le regard des plus jeunes, chacun apportant ses références musicales, sa sensibilité artistique et sa manière d'utiliser le feu pour raconter une histoire.

Au fond, Like a Version ne décrit pas seulement une bande sonore. Il raconte aussi comment une tradition vieille de plus de deux siècles continue de se réinventer sans jamais renier ses origines.

« J'ai la chance d'avoir d'excellents professeurs » insiste le jeune Marcus.  « Ici, on peut réaliser des choses impossibles à faire dans la plupart des spectacles que nous présentons en Australie. Et la bande sonore rendait le travail encore plus agréable. C'étaient des chansons que j’avais envie de mettre en scène ».

Robert insiste toutefois sur un élément essentiel : un spectacle pyromusical ne se construit pas selon une formule. « Il doit y avoir de la lumière et de l'obscurité, des hauts et des bas. À un moment, on sent qu'il faut ralentir, puis relancer l'énergie. »

L'équipe aura d'ailleurs peaufiné son travail jusqu'au dernier moment. La sélection musicale aura nécessité près de trois semaines, avant d'être retravaillée à de nombreuses reprises. Marcus en sourit encore : « Nous avons probablement réalisé cinq versions de la bande sonore et onze versions du design... ce qui correspond finalement assez bien au thème du spectacle ! »

Le spectacle qui a failli ne jamais voir le jour

Quelques mois avant leur arrivée à Montréal, pourtant, tout semblait compromis. En mai dernier, une violente explosion en Chine a tout arrêté, la production, l’export, les douanes, tout. Tout comme Royal Pyrotechnie la semaine dernière, les conteneurs destinés aux spectacles montréalais en provenance de la Chine ne sont jamais partis.

Dans l'univers de la pyrotechnie, il n'existe parfois qu'une seule option : trouver une façon de présenter le spectacle, coûte que coûte. « On sait qu’il faut assurer la prestation, il n’y a pas de plan B, pas d’option consistant à ne pas le faire; l’événement doit avoir lieu. » insiste Robert.  Mais un vaste élan de solidarité s'est rapidement mis en place au sein de la communauté pyrotechnique américaine. « C’est aussi un témoignage de ce qu’est l’industrie des feux d’artifice, où chacun se surpasse pour apporter son aide. »

Des partenaires ont ouvert leurs propres inventaires afin de permettre aux Foti de reconstruire leur spectacle. Pour Robert, cet épisode illustre parfaitement la réalité d'un milieu où la compétition s'efface souvent devant la passion commune. Il tient à remercier sincèrement les familles Rozzi pour leur apport ainsi que ShowTime FX entre autres. Au-delà des trophées et des concours, dit-il en substance, les artificiers forment avant tout une grande famille prête à se soutenir lorsque les circonstances l'exigent.

Une ambition demeurée intacte

Malgré ces difficultés, les Australiens n'ont jamais renoncé à leurs ambitions.

Le spectacle comprendra 5 209 mises à feu, dont près de 2 400 mono-coups, utilisant des bombes aériennes allant jusqu'à huit pouces de diamètre. Derrière ces chiffres se cache surtout une volonté de préserver la richesse de la conception originale malgré les imprévus.  Marcus commente « Je dirais que la majeure partie de la palette de couleurs est restée assez fidèle à l'originale, mais que la nature de la conception a probablement changé à 80 % ». Alors que Robert commente qu’il est souvent plus difficile d’ajuster une conception que de recommencer à zéro, Marcus, du haut de ses 22 ans, y a vu une grande opportunité :  « Ce fut une véritable expérience d'apprentissage pour moi ! J'ai énormément appris et j'ai eu la chance de recevoir des conseils et des astuces; Mike Lutz [de Rozzi Famous Fireworks] m'a beaucoup appris au cours de ce processus. Je suis donc très reconnaissant pour l'aide que j'ai reçue. »

Reste maintenant à découvrir si cette rencontre entre plusieurs générations, plusieurs sensibilités et autant de regards artistiques une même création saura convaincre le jury. Après tout, si chaque spectacle révèle la personnalité de son concepteur, Like a Version propose un pari : faire en sorte que trois visions distinctes ne forment, le temps d'une soirée, qu'une seule oeuvre.



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